Intervention d'Aymeric CHAUPRADE
Université d'été du Souverainisme
Lamoura, 7 septembre 2003
Imaginez que votre travail consiste à comprendre les relations internationales.
Imaginez que chaque jour vous mesurez le poids de la géographie, le poids des peuples, des cultures, des religions, des réalités de puissance.
Que partout vous ne voyez que des peuples entrer dans l'histoire par la souveraineté, des peuples qui résistent pour conserver leur souveraineté, des Etats qui défendent leurs intérêts et leurs valeurs.
Qu'il n'y a jamais eu autant d'Etats, et de peuples cherchant à obtenir une souveraineté étatique ; 40 Etats au début du XX e siècle, près de 200 aujourd'hui.
Que tous les Etats multinationaux, ou impériaux, à la différence des Etats nation, sont en décomposition depuis le début du XX e siècle, les Empires coloniaux, l'Empire soviétique, la Yougoslavie, que les minorités ethniques du grand Empire des Chinois Han relèvent la tête...
Que les Etats-Unis eux n'appartiennent à aucune organisation où ils ne disposeraient pas d'un droit de veto ; qu'ils mènent une politique de souveraineté absolue. Comme l'Inde, la Russie, la Chine, et comme la quasi totalité des Etats du monde.
Que l'histoire regardée sur le temps long vous montre que ce que l'on appelle mondialisation n'est que la n-ième répétition d'un mouvement d'intégration mené sous l'égide de la superpuissance du moment, de Rome jusqu'aux Etats Unis en passant par les grands empires coloniaux.
Que partout, sauf en Europe, sauf dans l'Union européenne, les coopérations régionales, préservent les souverainetés nationales, qu'elles se font en mode inter étatique, à géométrie variable, par groupe d'intérêts, avec une flexibilité qui assure l'efficacité de la synergie.
Et tous les jours pourtant, lorsque vous avez fini votre journée et que vous écoutez parler les hommes politiques, et tous ceux qui occupent les médias, on vous dit qu'il y a un sens de l'histoire qui programme la disparition des nations ; on vous dit qu'il n'est pas bien de penser que l'Europe puisse être autre chose qu'une idée et un marché économique, et que ses réalités géographiques, culturelles, nationales diverses ne comptent pas ; que le fédéralisme européen c'est le sens de l'histoire.
Alors vous vous dites qu'il y a quelque chose qui ne va pas dans la tête de ceux qui dirigent ce pays.
Vous vous dites qu'ils regardent le monde non pas tel qu'il est mais tel qu'il voudraient le voir ; vous vous dites qu'ils sont malades d'idéologie et d'utopie et que l'aberration soviétique, loin de les guérir, les a amenés à remplacer l'utopie communiste par l'utopie européiste comme marche pied vers l'utopie mondialiste.
Car, dans le monde entier en réalité, on roule dans la direction des nations, dans la direction des réseaux, à la recherche de la puissance ; car dans le monde entier on fuit les blocs de l'époque de Messieurs Brejnev et Giscard d'Estaing.
Et cependant là, sur un bout d'Eurasie, en Europe occidentale, on roule en contresens, en niant les peuples, en niant les religions, en niant les cultures, en voulant tout unifier, tout uniformiser, en abandonnant la recherche de la puissance.
Dans le monde entier, dites le partout, les nations s'attachent à faire gagner leur différence, à optimiser leur puissance. Tandis qu'en Europe, les gouvernements s'épuisent à créer « en interne » des carcans qui les forceront à se ressembler.
Les Etats Unis sont souverains et le restent. Sont-ils en voie de disparition ? Les pays asiatiques mènent tous des politiques de souveraineté. Seraient-ils anachroniques ? Leur croissance ne peut au contraire qu'inquiéter les pays occidentaux.
Tous ces peuples seraient-ils donc des arriérés parce qu'ils croient encore dans leur nation ?
Loin de là, alors que dans son ensemble, l'Europe vieillit et s'efface lentement du club des puissants, les nations américaines et asiatiques s'affirment.
La réalité, et il faudra le clamer haut et fort, c'est que l'avenir est aux nations et que l'européisme, bien au contraire, est une vieille idée, dépassée, soviétique, et qui ne peut qu'échouer.
Moi j'ai un peu de mémoire. Ma formation d'historien a forgé la conviction qu'il fallait inscrire nos analyses du présent dans le temps long de l'histoire. Et ce qui me rend optimiste c'est que les bonimenteurs qui nous disaient en 1999 que le Pacte de stabilité est le fondement même de l'euro, nous disent aujourd'hui que, peut-être, le Pacte de stabilité est une erreur.
S'ils se sont trompés sur le Pacte de stabilité pourquoi auraient ils raison sur l'euro ? En réalité, c'est tout leur système qui est une erreur, car il est le produit d'une idéologie, celle du mondialisme, dont les dogmes sont faux.
Chacun voit chaque jour à la télévision combien la négation des peuples, de leur histoire, de leur souveraineté, de la réalité indépassable qu'ils représentent, peut se transformer en cauchemar.
Toutes les utopies sociales, économiques, politiques, se sont transformées en cauchemar.
Nous ne sommes pas des nostalgiques. Nous ne sommes pas des conservateurs. Ceux qui croient cela n'ont rien compris au sens du combat souverainiste.
Le combat souverainiste est tourné vers l'avenir, pas vers le passé. Il veut donner un avenir à la France et aux Français.
C'est le combat de la raison, le combat du bon sens, sur l'utopie, car le bon sens fait toujours moins de morts que l'utopie, car le réalisme et le pragmatisme font toujours moins de morts que les idéologies internationalistes et mondialistes qui prétendent refaire la façade du monde.
Voilà la conviction du géopoliticien, c'est que tous ces morts, c'est que tous ces enfants que l'on voit écrasés « sous les bombes de la liberté » sont morts à cause d'idéologues malades qui veulent imposer leur gouvernement mondial, qui veulent imposer leur utopie, ceci au mépris des peuples qui ont le droit à l'exercice de leur liberté par la souveraineté nationale.
Le souverainisme c'est la nation, et la nation c'est l'ennemie de l'empire. De tous les impérialismes, américain, islamiste, internationaliste.
L'avenir est aux nations et parmi ces nations la France peut avoir un avenir aussi grand que son passé. Cela ne tient qu'à la volonté des Français.
Il y a près de 200 Etats souverains dans le monde. La France est au tout premier plan des puissances politiques, elle l'a montré dans la crise irakienne en faisant le choix de ses intérêts comme l'ont fait aussi les Etats Unis, la Grande Bretagne, la Russie et la Chine.
Hélas, après M. Giscard, on a voulu convaincre des générations entières que la France était une puissance moyenne, et qu'elle n'était plus une grande puissance. Mais ce n'est pas parce que les hommes politiques sont devenus moyens que la France est moyenne. Lorsque l'on est la deuxième ou la troisième puissance politique mondiale, la seule puissance mondiale en Europe avec la Grande Bretagne, on n'est pas dans la moyenne des 200 Etats, on est dans le haut du tableau.
C'est sa politique de souveraineté qui rend la France grande. Quand 18 nations européennes sur 25 trouvaient leur intérêt du côté des Etats Unis, la France trouvait le sien hors du bloc euro atlantique, dans le monde, en agissant conformément à ce qu'elle est : une puissance d'équilibre, une puissance mondiale, refusant la politique des blocs, car accepter les blocs c'est accepter de ne plus être une puissance mondiale.
Pour un bloc euro atlantique où elle ne sera plus qu'un bout d'Europe, la France est elle prête à abandonner son siège au Conseil de Sécurité, sa force de frappe nucléaire, la francophonie, sa politique arabe, africaine, de troisième voie en direction de la Russie et de la Chine ?
Par définition, une grande puissance discute d'égale à égale avec les Grands, ses amis, Américains, Anglais, Allemands, mais aussi, puisqu'elle est indépendante et fonde sa puissance sur l'équilibre qu'elle apporte au monde, avec Russes, Chinois, Arabes...
L'avenir est aux nations, l'avenir à la France.
Mais à deux conditions pour notre pays :
1/ retrouver notre liberté en oeuvrant pour une grande Europe des Etats souverains, fondée sur la coopération et la cohérence culturelle et historique, une Europe dont les frontières sont tracées par les clochers.
2/ retrouver le courage de faire les réformes nécessaires.
La souveraineté est une condition nécessaire, mais elle n'est pas suffisante pour rendre durablement un peuple libre et influent.
La France doit retrouver les chemins de la puissance.
Et c'est là que la conviction profonde du géopoliticien, convaincu que l'avenir est aux nations et que la France a encore un bel avenir devant elle si elle le veut, que cette conviction rejoint toutes ces convictions fortes qui sont ici réunies.
La conviction de l'ouvrier, qui sait que la désindustrialisation de notre pays est le résultat de capitaux sans patrie, qui, zappent de territoires en territoires, de coûts de production en coûts de production, de délocalisations en délocalisations.
C'est la conviction du salarié qui sait que le déclin de la civilisation du travail au profit du culte du loisir prépare un nouvel ordre mondial où l'Asie et les pays travailleurs du Sud deviendront tout puissants.
C'est la conviction du paysan, que sait bien que Bruxelles a organisé sa mort en remplaçant son revenu réel par la subvention.
C'est la conviction du pêcheur qui sait qu'on lui promet, un avenir de pêcheur de fioul, et que l'on subventionne pour qu'il saborde son bateau.
C'est la conviction de ce jeune entrepreneur qui n'en peut plus d'un Etat gargantua fiscal l'écrasant sous la botte de l'impôt pour toujours moins d'efficacité, toujours moins de puissance, toujours plus de gaspillages, et toujours plus d'argent pour les clientèles électorales nourries par l'Etat providence.
C'est la conviction du chasseur qui ne comprend tout simplement pas quelle légitimité a un fonctionnaire européen pour le priver des matins clairs d'une chasse en forêt.
C'est la conviction de tous ceux qui, faute d'argent pour changer de quartier, et malgré leurs « efforts citoyens » ont bien du mal à se persuader qu'il n'y a ni islamisation de la France, ni progression de la Barbarie délinquante.
C'est la conviction de ces femmes qui ont fait trop d'enfants pour mériter la considération d'une société où un enfant privé de cartable de marque et de cahiers décorés sera bientôt plus à plaindre qu'un enfant privé de parents de sexes opposés.
C'est la conviction de cet enseignant qui croit encore dans le mérite, dans l'effort, dans la transmission des savoirs, dans le respect d'autrui et l'esprit de courtoisie, et qui refuse de devenir la victime expiatoire d'enfants que l'on a oublié d'éduquer.
C'est la conviction de tous ceux qui se sont indignés de voir tant de Français montrer pour leurs vacances plus d'intérêt que pour leurs Anciens.
Une France souveraine
Une France fière de son identité
Une France compétitive
Une France civilisée, car nous avons trop laissé progresser la Barbarie et la culture de mort dans notre pays.
Voilà les quatre directions d'un combat politique enfin centré sur l'homme et la nation.
Aymeric CHAUPRADE
Directeur de campagne des européennes 2004 pour Philippe de Villiers
Directeur des études à l'Ecole de Guerre
Professeur de science politique à l'Université de Neuchâtel en Suisse
Directeur de collection aux éditions Ellipses à Paris.
Rédacteur en chef de la Revue Française de Géopolitique.
Dernier ouvrage paru (2003) : Géopolitique, Constantes et changements dans l'histoire, Paris, Ellipses, 960p.